la chute

1 juin 2019

élevage de pigeons

Aujourd’hui, courte évasion printanière vers le gite d’Oberkampf et de Léon Blum. Quelques minutes de RER pour arriver dans des villages cossus et verdoyants. Des meulières aux décors débuts de siècles résistent aux maisons plus récentes de belles tailles. Pour toutes, le jardin et les arbres sont savamment plantés pour donner ces touches de couleurs et de feuillages touffus qui ne laissent pas de doute sur la main très verte du paysagiste. Peu de commerces. Pause dans le restaurant local, pizzas et plats du jours, qui accepte un client à 14h30. La salle est immense, les murs sont crépis, le mobilier est disparate et rappelle la mode des années 70. Le personnel de cuisine et de salle s’attable en fin de service. Il reste 2 clients à une grande table ronde. Le serveur m’indique une petite table voisine le long du mur.

l’heure est à la décontraction. Les voisins discutent fort. Ils ont l’assurance de ceux qui ont réussi leur vie. Un mimétisme surprend. Leur chemise est bleue, légère, de bonne coupe avec le logo évident. Ils occupent la place, les bras sont écartés pour embrasser l’espace. A l’arrivée, ils comptent, parlent d’un montage pour une entreprise « et si je déplace le siège social à Paris, alors je fais ceci et je gagne cela » dit l’un. L’autre reprend en réfléchissant à voix haute « be oui, 450 avec 350, au total 800, on économie 3000″. Ils parlent notaire et domiciliation fiscale avec facilité. La salle est calme. Assez vite, ils abordent le sujet voiture « et ta Cadillac? ». En tapotant l’écran de son téléphone, l’autre répond « regarde, là, j’ai les sièges comme ceci, l’accessoire comme cela ». Puis, ils changent de gamme, parlent de leurs Porches respectives. Ils se connaissent. Celui qui a un accent parle alors d’emmener la Cadillac au Costa Rica « pour la montrer ». Il préférerait l’avion parce que le bateau c’est trop long.

Plus tard encore, ils parlent d’une nouvelle maison que l’un prévoit d’acheter, près de la mer, non « avec vue sur la mer » précise t’il. Ils se mettent d’accord qu’il doit y avoir une maison du gardien « pour que Martine puisse y vivre en  toute autonomie, tout en surveillant et en assurant l’entretien du jardin ». « 50 ou 80 m2, ça devrait aller ». « mais tu ne vends pas l’appartement dans le XVIeme! » « Ah non, je le garde, ça peut servir à l’un des enfants ». La conversation a vagabondé jusqu’à l’anecdote « c’est vrai que tu as conduit le Général de Gaulle! » auquel l’intéressé raconte le détail du trajet et des échanges avec l’homme historique.

Rien d’autre à faire que de s’immerger dans cette conversation faite pour être entendue qui laisse imaginer la vie d’exception. La réussite se lit sur leur faconde enthousiasmée et les sujets si enviés qui sont leurs quotidiens. Le discours est truffé de chiffres « 45 pour telle voiture d’occasion » dans lesquels ils s’entendent en milliers d’euros. Seuls les gains sont exprimés en milliers. Ils n’ont pas peur des chiffres, de l’argent. Tout s’accorde aux propriétés du coin.

A la proposition de dessert par la serveuse, Ils se regardent et hésitent. L’un sort de sa poche un boitier, lit le chiffre affiché et dignement conclue « non, là mon taux est bon, je n’abuse pas ». L’autre reprend alors pour signifier que 2 cafés suffiront à clore ce repas. S’ensuit une démonstration du dit appareil. Il explique avec fierté qu’il bénéficie de cette nouvelle technologie très, très récente, connectée à un implant pour analyser son taux d’insuline en temps réel. Il est interrompu par le téléphone. Sonnerie forte de ceux qui étaient fixes, à fil et à cadran. Souvenir de jeunesse. « Non, là je suis parti retrouver X pour une voiture » « Ah bon, tu étais partie au marché »… « je ne savais pas »… »on a fini ».

Je termine mon repas et m’absente quelques minutes. De retour, je retrouve le binôme pressé devant la caisse. Ils semblent connus. Je me place derrière pour attendre mon tour. La patronne demande « pour le règlement? » « on partage en 2″. « Oh, regarde, tiens pour la maison et les petits enfants » dit l’un en récupérant des sucettes dans un bocal à poissons rouges. « Oui » dit celui au boitier lecteur de taux d’insuline qui en saisit une et qu’il s’empresse de déballer et de mettre en bouche. Il cherche des yeux si d’autres présents sont offerts. « 20,50 euros » dit la patronne. « pour chacun? » « oui ». Ils s’affairent dans leur portefeuille, longuement, avant de partir à petits pas. Je règle mon repas.

Je les retrouve en sortant du restaurant. Ils montent dans la voiture garée sur les places de parking le long du trottoir. La voiture est toute seule, à moitié  sur le passage protégé. Claquement de portes. Le moteur s’emballe, pieds sur l’accélérateur mais sans vitesse. La manœuvre est poussive pour engager la Picanto sur la rue large et déserte. Elle s’éloigne en hoquetant.

Ai-je entendu la conversation de 2 rêveurs qui ont refait leur vie le temps d’un repas ou bien était ce leur vrai vie? Ou alors, pour résider dans cette région, doivent-ils tenir un rôle que les oreilles de ce restaurant confirmeront à d’autres résidents locaux?

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