22 ans d’écart. Allo?

30 octobre 2018

22 ans, majorité révolue

Nous n’avons pas eu le téléphone à la maison tout de suite. C’était cher. Les cabines de la place publique faisaient l’affaire. Téléphoner était chose importante, toute une préparation pour y aller. En chemin, on calculait le temps de parole possible avec ses pièces en nombre dans la main ou la carte plastifiée. Ce circuit nous laissait le temps de réfléchir à la future conversation, aux sujets à ne pas oublier sous peine de recommencer le chemin…ou de finalement considérer que ce n’était pas si important.

Pendant la conversation, on prévoyait l’agenda, on échangeait sur les horaires et les activités de chacun avant de se séparer, en sachant quand nous nous retrouverions. Avant le prochain appel, on engrangeait de futurs sujets de discussions pour les prochaines retrouvailles. Même au travail, il n’était pas envisageable- ni autorisé d’ailleurs, de passer ou de recevoir un appel personnel. Seules les mauvaises nouvelles pouvaient franchir les interdits. Bref, on était tranquille et confiant sur ce qui se passait ailleurs.

Des 300000 cabines d’il y a 20 ans, il n’en reste que 350. Elles sont en voie de déconnection et se volatilisent alors. Quelques unes se recyclent en lieu de recyclage de livres.

Quand il existe encore, le téléphone de la maison est maintenant appelé « le fixe ». Ses jours sont comptés. Il n’est même plus fixe d’ailleurs; il passe de pièce en pièce et n’a plus de fil. Lui est dépassé par « le mobile ». On en avait parlé de ces nouveaux téléphones qui commençaient à être fournis aux fonctions importantes. A l’époque, il fallait de bonnes épaules pour porter les quelques kilos de cette technologie d’avant-garde. A présent, le mobile est dans toutes les mains. Celles des enfants dès 8-12 ans comme celles des anciens.

Observer les passagers du bus, la rue, la terrasse du café, la sortie de l’école, la salle d’attente ou les voisins de bureaux donne toujours la même statistique : une – grande-majorité  des personnes et des enfants ont une relation passionnée avec un boitier métallique ou plastique. Plus un seul téléfilm du présent sans cet objet, plus une journée sans cet objet.

Au fait, aujourd’hui, ce n’est même plus un téléphone ; c’est un smart-phone. Faut se mettre à l’anglais. L’engin est doté d’un écran minuscule, sorte de mini télévision dont le programme est choisi par l’utilisateur entre des millions de possibilités.

A vrai dire, le dit-téléphone ne sert plus à téléphoner. Tu peux faire plein de chose avec cette boite à date limite de consommation courte, remplie d’électronique miniature gloutonne de ressources minières et de –très- petites mains ouvrieuses.

Il te donne l’accès à plein d’infos indispensables que tu consultes pendant des heures : de la promotion du commerce devant lequel tu passes, à l’inconnu potentiel plan-cul sur ton trottoir ou à l’explication du port de chaussures trop grandes par la femme d’un prince anglais. On ne sait plus ce qui est important ou non. On gobe à l’infini et plus encore. On espère l’info grave qui nourrira notre inquiétude, notre gravité et surtout nos conversations. Un nouveau concours implicite est créé : la victoire de celui qui peut annoncer l’info dramatique le premier.

Le métier de photographe n’existe presque plus. Cette boite permet aussi de prendre plein de photos. Il en est fait partout, en permanence. Les occupants de la planète ont unanimement choisi que le plus beau paysage était eux-mêmes partout, bouche en cul de poule (grande similitude en regardant l’un et l’autre). Le concours est public et partagé. On s’empresse en effet de diffuser sur les réseaux sociaux ce cliché immortel. Cela deviendra t-il une pathologie, surtout en période de manque ?

« réseaux sociaux » ? lieu virtuel (voir définition dans un autre message) qui met en relation des individus, qui ne se connaissent pas la plupart du temps, qui s’échangent des informations et des images en très grandes majorités inutiles et ego-centrées.

Certains parlent seuls dans la rue en marchant avec un bout de plastique blanc dans l’oreille. Ils ne savent pas où ils sont ; ils avancent aveugles, préoccupés par leur conversation. D’autres n’hésitent pas à avancer en fixant l’écran de leur appareil soudé à leur main. Ils Il parait que cette technologie rapproche les hommes. En effet, c’est devenu une cause importante des accidents de la route ou des chocs entre piétons.

On y joue beaucoup avec cette boite : à tuer des ennemis virtuels, à empiler des cubes ou à tirer des cartes. Cette boite est surtout chronovore. Mais plus que tout, cette boite est eurovore. Elle est l’objet de toutes les ambitions pécunières des sociétés qui développent les applications qu’on y trouve.

« Applications » ? qui s’applique à te prendre la tête pour que tu y dépenses de l’argent, du temps ou ton énergie afin d’enrichir un tiers développeur.

« développeur » ? tiers très intéressé à développer un business rentable par ce que tu peux lui apporter, convertissable en monnaie ou en pouvoir sur toi. 

L’usage intensif de ce téléphone d’aujourd’hui a créé de nouvelles dépendances. Des malins inspirés et des médecins avisés ont donc mis en place les cures phones-détox. Un autre nom pour apprendre à vivre sans ce boitier soudé à la paume, l’esprit phagocyté par le contenu de l’écran, bref comme il y a à peine 22 ans.

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